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11 siècles dans les mines de Lens !

D’après un article de Théo Carlier pour la revue Détective (10 novembre 1952)

   En 1952, Gustave Montaigne a 72 ans et vit à Haisnes avec son épouse Elisa. Après 52 ans passés à la mine, il coule une retraite paisible dans un coron de la fosse 6 des mines de Lens mais, toujours passionné par ce qui fut son métier, se rend encore parfois sur ses anciens lieux de travail.

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   Fils de mineur, petit-fils et arrière petit fils de mineurs, gendre de mineur, pères de mineurs : pendant 100 ans, une dizaine de membres de sa famille a travaillé à la mine. En totalisant le nombre d’années de chacun, on arrive au chiffre de 1075 ans !!

famille

   Le premier mineur de la famille est … lillois, le père Toursel. Forgeron de métier, il battait le fer dans une fabrique de toiles de la banlieue lilloise, c’est ce qu’on appelait à l’époque un ‘daubeur’.

   Sans emploie en 1852, il apprend qu’on cherche du personnel dans les mines et rejoint la compagnie lensoise. Surnommé ‘Toursel le daubeur’, il trouve un emploi de forgeron aux ateliers, près de la fosse 1. Il fabrique et répare les pics des mineurs.

ateliers

   Sa fille Henriette épouse un mineur de la fosse 1, Louis Montaigne. Ancien tourneur sur bois, il a remplacé les gouges par le pic de mineur.

   Louis Montaigne, premier du nom et Henriette eurent 5 enfants :

-           Louis fils embauché comme galibot en 1869 à la fosse 2 du Grand-Condé (il finira sa carrière comme porion à la fosse 11 en 1910).

-          Eugène, 40 ans au fond de la mine.

-          Henri, mineur pendant 42 ans

-          Emile qui, après 26 ans au fond démissionna pour s’engager dans la compagnie des sapeurs-pompiers de Lens

-          Maria, la dernière qui épousa Emile Baroux, mineur pendant 25 ans.

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   Louis, second du nom eut à son tour 3 enfants : Gustave donc né le 29 février 1880 ; Hélène, dont le mari, Marc Péronnet, ancien galibot également, a pris sa retraite comme ingénieur divisionnaire après 48 ans de service et Louis (3ème du nom), embauché comme galibot en 1893 et qui terminera ingénieur au service des plans en 1945.

   L’épouse du troisième Louis, Augustine Selliez, descend également d’une lignée de mineurs dont le grand-père, Charles-Henri travailla plus de 40 ans au fond de la mine de Douchy, près de Denain.

   En 1893, la famille de Gustave Montaigne habitait Vendin-le-Vieil. Gustave est embauché comme galibot à la fosse 7 située à Wingles. Tous les matins, après s’être levé à 4h30, il rejoint à pied le carreau où il prépare sa lampe et celle de son porion car Gustave est ‘galibot de porion’, une sorte de secrétaire de l’agent de maîtrise. A 6h00, ils descendent ensemble au fond. Là, le rôle de Gustave est de suivre pas à pas son chef et de noter sur un carnet toutes les observations du chef. A 14h00, c’est l’heure de la remonte mais Gustave ne quitte pas le carreau pour autant car il doit encore recopier sur un cahier propre tous ses écrits du fond.

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   A 14 ans et demi, Gustave ‘prend du galon’, il n’est plus galibot, trop vieux pour ça ! Il passe au chargement et roulage des berlines de charbon. Deux ans plus tard, il est bowetteur (mineur affecté au creusement d »une galerie) mais doit quitter Wingles pour travailler à la fosse 11 située à la limite entre Loos-en-Gohelle et Lens.

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   Suivant parallèlement des cours du soir, le gamin, repéré par ses chefs, est inscrit au concours d’entrée à l’école des mines de Douai. Il termine premier sur 80 candidats. A 21 ans, il sort second de l’école et comme il est passionné par le dessin, il veut être géomètre. Mais deux nouvelles années au fond sont d’abord nécessaires et ce n’est qu’à 25 ans qu’il rejoint le service des plans aux grands bureaux des Mines, rue Bollaert.

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   Détaché un moment à la Faculté de Lille pour y établir des relevés topographiques du bassin houiller, il gravit tous les échelons pour terminer sa carrière à 64 ans comme ingénieur en chef du service des plans des mines de Lens.

   Gustave Montaigne a eu deux fils : Léandre, comptable mais aux mines de Lens, bien sur et Marc qui est devenu chimiste dans une société privée travaillant pour … les mines de Lens.

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   La passion de Marc est la sculpture. Une de ses œuvres est bien connue des habituées de l’église Saint Wulgan de la cité du Grand-Condé à Lens. C’est en effet lui qui sculpta et offrit en 1935 la statue de Notre dame des Mines.

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    L’œuvre de Marc Montaigne est la reproduction à l’identique de la statue de Notre-Dame des Mines située sur le toit de la chapelle de l’ermitage Saint-Julien-des-Causses, près d’Alès.

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   Sur le socle de la statue de Marc Montaigne sont gravées des scènes de la mine à différentes époques. La statue de Notre Dame des Mines est toujours visible dans l’église de la cité 2 où elle pose auprès de Saint Wulgan.

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Ma rentrée des classes en 1958

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           En ce lundi 1er septembre 1958, c’est la rentrée des classes à Lens comme partout en France. Pour la première fois, après deux années passées à l’école maternelle du 14, je vais à la ‘grande école’. Je rentre à l’école du 12 qui ne s’appelle pas encore Jean Macé.

            Ce matin, je me suis levé plus tôt que d’habitude. J’ai pris mon petit déjeuner sur la grande table de la cuisine, des tartines de beurre trempées dans du Banania. Ensuite, je me suis habillé. Mes vêtements étaient prêts sur une chaise : ma chemisette, mon pull-over, ma culotte courte et mes grandes chaussettes. Puis j’ai enfilé pour la première fois ma blouse. La blouse était obligatoire à l’école primaire, symbole d’une égalité entre tous les enfants des corons.

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            Enfin voici l’heure tant crainte, l’heure de partir à l’école, l’heure de changer de vie, l’heure de prendre à la main ma ‘carnasse’, cette sacoche encore presque vide ce matin et qui va m’accompagner chaque jour jusqu’en juillet prochain.

            Ma carnasse est légère mais ce soir, elle sera alourdie d’une ardoise avec son éponge et ses craies, de cahiers, des livres de lecture et de calcul, d’un plumier comprenant des crayons de bois, une gomme et l’indispensable porte-plume qui, plongé dans l’encrier en porcelaine du bureau, nous fera dessiner les pleins et les déliés sur notre cahier à grandes lignes.

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            Ce soir, il y aura du travail à la maison pour mes grandes sœurs : couvrir les nouveaux livres, mettre les protège-cahiers, couper les buvards et coller partout ces étiquettes sur lesquelles est inscrit en script : ‘Claude DUHOUX, CP, école de la fosse 12’.

            Ce matin, pour la première et unique fois, ma mère m’accompagne pour me faire voir :

… La route, celle qui sera obligatoire : la rue Fermat, la rue des Saules puis la rue des Marronniers, tout autre itinéraire est formellement interdit et jamais nous ne penserons à braver cette interdiction.

… L’école des garçons : l’entrée se trouve sur le Grand Chemin de Loos. Il faut être là tôt, avant l’ouverture de la grande grille par le directeur à 8h20. ‘’Donc t’as pas intérêt à traîner en route si tu ne veux pas être puni !’’ me met en garde ma mère. Chaque jour, à 8h30 précises, la cloche sonnera l’heure de se ranger devant la porte de la classe. Tant pis pour ceux qui seront en retard, ils devront passer par le bureau du directeur avant de rejoindre leur classe.

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            Ma mère reste avec moi dans la cour jusqu’à ce qu’on nous demande de nous aligner deux par deux … puis elle s’en va. Le reste n’est plus son problème : ça se passe entre l’instituteur et nous, entre l’autorité et l’enfant ; l’autorité du maître que jamais les parents de l’époque ne remettaient en cause.

            Je reste seul. Non, pas seul ! Nous sommes une trentaine de gamins du même âge alignés les uns derrière les autres … tous aussi intimidés. J’en reconnais quelques uns qui étaient avec moi en maternelle. Mais ici, c’est plus grand, on est plus nombreux et il y a des grands à qui on n’osera même pas parler sauf pour ceux qui ont la chance d’avoir un grand frère.

            Pourtant un grand, il y en a un dans notre rangée. Il est un peu bizarre. Je le connais, il habite dans ma rue, la dernière maison avant le cimetière. Il restera assis au fond dans la classe toute l’année. Pour lui, on a installé un bureau plus grand que le notre. Aujourd’hui, on dirait qu’il est handicapé mental. A l’époque, on disait : ‘’Il n’a pas toute sa tête’’ ou ‘’Il n’est pas normal’’. Jamais il n’arrivera à lire ou à écrire. Il restera en CP jusqu’à ses 14 ans, jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. Après ….. C’est ainsi que l’on traitait le handicap en 1958 ….

            Celui qu’on n’appelle pas encore entre nous ‘ch’maît’ arrive. Il est vieux mais gentil. Il s’appelle Monsieur Legrand. Vêtu de sa blouse grise serrée par une ceinture, les grosses lunettes noires sur le nez, il porte sur la tête un béret incliné sur un côté. On ne le verra jamais dans la cour sans son béret quelque soit le temps.

            Comme il habite sur le parvis derrière l’église du 12, nous, ses élèves, ferons souvent un bout de chemin avec lui à la sortie des classes. Lui, ça l’amusera certainement de voir ces gamins qu’il aime tant lui proposer de porter son cartable, sa carnasse ! Nous, ça nous rendra fier de l’accompagner.

            Monsieur Legrand a une jambe plus courte que l’autre. Personne ne sait ni ne saura pourquoi. Pour compenser et éviter de boiter trop, il longe toujours le bord des trottoirs, un pied sur celui-ci, l’autre dans le caniveau !

            C’est l’heure ! Le maître nous fait entrer. C’est avec appréhension que nous prenons possession de notre classe. Quel changement par rapport à l’école maternelle : finies les grandes tables de huit et les petites chaises à accoudoirs. Là, des bureaux en bois à deux places parfaitement cirés, alignés en trois rangées de part et d’autre du poêle à charbon font face à l’estrade où est perché le bureau du maître. Derrière sa chaise, un grand tableau noir et une carte de France. Cette carte de France où figurent les 90 départements et leurs chefs-lieux que nous saurons réciter par cœur dans quelques années ainsi que les fleuves et leurs affluents, les montagnes avec le point culminant du pays, le Mont Blanc dont on apprendra qu’il est haut de 4810 mètres.

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            On ne s’assoit pas où on veut. Le maître nous appelle par ordre alphabétique et nous désigne notre place. On pose sa carnasse le long au pied du bureau, on s’assoit et on croise les bras.

            Première règle : pour parler en classe, il faudra lever le doigt et attendre que le maître nous y autorise. Et le maitre, on l’appellera toujours ‘Monsieur’ en le vouvoyant. En 1958, il est hors de question d’appeler l’instituteur par son prénom et de le tutoyer. On n’appelle pas ça du respect ou du savoir-vivre : c’est comme ça, c’est tout.

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            Cette fois, c’est parti pour une année ! Année au cours de laquelle, chaque jour de la semaine sauf les jeudis et dimanches, nous allons apprendre à lire, à compter mais aussi à vivre ensemble dans le respect les uns des autres.

            Chaque matin, au début de la classe, il y aura la leçon de morale que nous copierons sur notre ‘cahier du jour’. La phrase quotidienne qui nous apprendra comment nous comporter en ce monde restera inscrite à la craie au tableau jusqu’à la fin de la journée juste sous la date : En CP, c’est par exemple : ‘’Je prendrai soin de mes affaires’’, ‘’J’écouterai toujours le maître’’, ‘’Je serai un élève attentif’’ ….

morale

            La récompense du travail bien fait : un petit bout de carton de couleur que l’on appelle un ‘bon-point’ ; et au bout de dix bons-points, une image ! Quelle fierté d’en avoir une de plus que son voisin. Mais il faut aussi faire attention au ‘classement’. Si sur la double page cartonnée qu’il ramènera à la maison chaque mois, les notes et les appréciations du maître et du directeur seront bonnes, l’élève aura droit au billet d’honneur pour sa bonne conduite et son application au travail.

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            Mais pour mériter cela, il faudra bien travailler. ‘’Pour avoir un beau métier’’ nous disait-on. ‘‘Pour ne pas être mineur’’ nous précisait-on. Pour bien travailler, certains iront ‘à l’étude’. L’étude, c’est une heure supplémentaire le soir, quatre jours par semaine. Là, contre une minime participation financière, le maître nous conseillera pour faire nos devoirs sur le ‘cahier du soir’.

            Les après-midi seront longs pour ceux qui iront ‘à l’étude’ ! Alors, ils emmèneront leur goûter, le plus souvent, une tartine de confiture et un fruit. Mon goûter, je le transportais dans une mallette, un petit sac de toile bleue qu’avait cousu ma mère.

            Mais aujourd’hui, c’est la rentrée ! Tout le reste, on l’apprendra au fur et à mesure. Au fur et à mesure que nos maîtres feront des enfants que nous sommes des adolescents. Dans cinq ans, certains iront en sixième au collège ou au lycée, d’autres resteront jusqu’à leurs 14 ans, jusqu’au certificat d’étude. Parmi ces derniers, beaucoup rejoindrons le centre de formation des galibots des mines de Lens.

            Voilà donc comment se passait la rentrée des classes à l’école primaire de la fosse 12, à Lens, en 1958.

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